Ce qu’il y a derrière nos mots - nos identités

Nous personnes LGBTQIA+, quand nous nous découvrons différent·e·s, nous faisons en général l’exercice de repérer le ou les bons mots qui décrivent ce que nous ressentons, et à les utiliser pour nous identifier et pour nous expliquer face aux autres.

Pour les autres justement, cet attachement à notre identité semble alors forcé voire malsain. On nous reproche de nous y accrocher comme si nous avions peur de soudain passer de l’autre côté si nous la lâchions, on voudrait penser que notre identité ne tient qu’à un fil — à un mot. 

Mais ce reproche reflète plus leur pensée que la nôtre. En réalité, on nous reproche de nous y accrocher car on souhaite nous voir passer du côté normé et l’on perçoit notre obstination sur cette identité comme la seule chose qui nous en empêcherait encore. Oui, on accepte peut-être de tolérer quelques instants notre remise en question du système et notre questionnement de nous-mêmes, mais on aimerait bien qu’après cette petite rébellion nous soyons prêt·e·s à arrêter de jouer et rentrer dans le droit chemin.

Il y a une confusion de cause et d’effet. Parce que dans un monde normatif être différent doit être revendiqué, on veut croire que derrière nos identités il n’y a que de la revendication creuse, une demande d’attention. Nous exigeons de pouvoir être nous-mêmes, et l’on croit à une performance pour être vus, au lieu de simplement respectés. Nous exigeons que la société regarde en elle-même ce qu’elle construit et en quoi elle peut être meilleure pour ceux qui y contribuent, en quoi de la diversité peut l’enrichir, et l’on ne veut pas remettre en question l’ordre établi, l’on préfère penser à une phase de provocation pure : la vision moderne de l’adolescence.

Mettre l’accent sur notre identité, sur ces mots différents, c’est prolonger le défi. La société normative est autoritaire, elle n’aime pas qu’on lui dise non trop souvent. Elle a très envie de croire que nous sommes juste en train de nous enfermer dans un caprice, dont nous n’arrivons plus à sortir. 

Non !

En tout cas, ce n’est pas si simple.

1. Une identité, une réjouissance

Tout d’abord, c’est parce que nous avons passé beaucoup de temps à essayer de nous intégrer à l’autre côté, parfois des années à nous sentir mal, et que cette identité nous a libéré·e·s, que nous avons envie, besoin, de la célébrer, de la partager. Cette identité, c’est le contraire d’un enfermement pour la plupart d’entre nous.

Dans ce monde peu libre et peu respectueux, où toute déviation de la norme est observée, pointée du doigt, commentée, attaquée, un mot qui exprime notre expérience et notre ressenti, partagé avec d’autres comme nous, peut suffire à nous donner une voix, une exhortation à nous respecter nous-mêmes.

Nous reprocher alors de nous réjouir de cette libération, c’est nous préférer  malheureux·ses dans la norme plutôt que différent·e·s mais heureux·ses. Est-ce que ça va nous faire changer d’avis ? Plus probablement, ça ne nous donnera simplement plus envie de fêter notre différence avec vous, et nous nous éloignerons émotionnellement.

2. Une identité, une description

Ensuite, halte au cynisme. Tout le monde sait qu’il n’y a pas de permanence de l’être. A quoi ça sert de dire à un adolescent que son premier amour ne durera probablement pas, à de nouveaux fiancés que la moitié des mariages finit par un divorce, à une jolie jeune femme qu’elle va vieillir et flétrir et ne sera plus ni jeune ni jolie à nos yeux ? A quoi ça sert de dire à un enfant qui aujourd’hui n’aime pas les épinards qu’il changera d’avis quand il sera grand, de dire à quelqu’une qui adore une série qu’elle la verra peut-être d’un autre oeil dans 10 ans ? A l’inverse, à combien de personnes hétérosexuelles on rappelle que la sexualité peut être fluide et changer dans le temps ?

Nous apprenons, nous nous formons, nous rebondissons dans la vie, et les choses changent autour de nous, et nous changeons aussi. Plus qu’on ne penserait, parfois. Pas autant qu’on aimerait, souvent.

Pourquoi et pour qui est-ce important de souligner qu’une identité peut changer ?

Si on veut nous pousser à changer d’avis, c’est la pire stratégie ! Allez dire à une autre personne que vous rigolerez bien quand elle changera d’avis sur (insérer ici quelque chose qui lui tient à coeur). C’est du dernier puéril, et heureusement pour elle, cette personne ne programmera (probablement) pas le reste de sa vie de façon à vous donner tort, mais est-ce qu’elle aura envie de partager avec vous les petites découvertes, questions, et nuances de sa situation ? Est-ce qu’il n’y a pas un petit risque que, braquée, elle s’empêche inconsciemment de les explorer ?

La rigidité de la norme, l’intolérance de ceux qui la défendent, sont souvent plus dommageables que les tentatives de rejeter le modèle dominant qui en découlent.

Ce n’est pas tant nous trouver une identité qui risque de nous radicaliser, que la pression de la société pour nous la faire renier. 

3. Une identité, un mot

Enfin, et si on nous laissait accorder à nos identités toute l’importance qu’elles méritent — et pas plus ? Ce ne sont pas nos nouveaux avatars dans une révolution mondiale (quoique… d’autres se sentent tenté·e·s ?), ce ne sont pas des camps pour de futures guerres d’un nouveau genre (ha!), ce sont des mots qui décrivent notre expérience vécue. Ils sont importants pour ce qu’ils décrivent. Et ils sont plusieurs ! Si au fil du temps d’autres mots nous servent plus, nous avons le droit de les utiliser, ou même de les créer — les langues vivantes ont cet avantage.

Pourquoi les gens insistent pour utiliser aussi souvent le mot « voiture » ? Parce que c’est plus utile que de trouver constamment des paraphrases pour un véhicule personnel motorisé équipé de 4 roues et carrossé, etc. Nous ne nous accrochons pas aux mots, nous les utilisons pour faciliter notre appréhension des concepts et nos efforts de communication.

Bref. Ce sont des mots, et ils ne sont pas magiques mais ils sont utiles. 

Et ils ne sont que le début de la conversation. N’y mettez pas fin trop vite en les refusant. Nous aimerions vous inviter à la suite.

C’est quoi le désir ? II/ Et si on n’avait du sexe que si on le voulait activement ?

Le problème quand on est asexuel·le et confronté·e au sexe c’est qu’il nous manque deux référentiels :

Le premier : une culture du consentement 

Quand on passe beaucoup de temps plaisant avec une personne qui nous intéresse, intéressée par nous, agréable, mignonne, qui nous fait rire, la société nous demande quelles sont nos raisons pour ne pas avoir de sexe. 

On entend couramment des messages comme « il faut coucher avec son homme si on veut le garder », « vierge après 20 ans c’est pathétique », « refuser de coucher avec son conjoint sans bonne raison c’est pas cool et il a bien raison de la quitter », etc.

Il faudrait justifier pourquoi on ne veut pas d’une relation considérée comme complète selon les standards établis. Expliquer ce qui nous retient. Et puis, faire un effort, et essayer.

C’est dommageable, et ça ne marche pas.

La question qui devrait être posée c’est : est-ce qu’on a vraiment envie d’un rapport sexuel, là, avec cette personne ? Toute réponse positive serait un feu vert. Toute réticence, hésitation ou raisonnement qui dit « bon, je n’ai pas de raison de ne pas vouloir » serait un feu rouge.

Et qu’est-ce qui peut nous aider à y voir plus clair sur ce feu vert ? 

Le second référentiel qui nous manque : la notion de désir

Personne ne définit le désir dans une société où il est sous-entendu que tout le monde le connait un jour. Quand on ne le vit pas et qu’on n’a aucune idée de à quoi ça devrait ressembler, mais qu’on est à l’âge où soi-disant tout le monde comprend, on peut se laisser guider et influencer par tout autre chose.

Pourquoi tout le monde reconnait que la toute première expérience sexuelle est en général minable, surtout pour les femmes hétérosexuelles, et pourtant l’immense majorité des gens, y compris les femmes hétérosexuelles 1) essaye quand même et 2) cherche à recommencer, plusieurs fois ? 

S’il fallait « essayer » le sexe pour en avoir envie, et s’il fallait avoir une expérience réussie, il y aurait beaucoup, beaucoup moins de sexe. Il n’y aurait même pas de première fois sauf pour les gens qui cherchent à procréer !

La seule explication logique, c’est que les gens ont des rapports sexuels parce qu’ils en ont envie avant même de passer à l’acte : quelque chose les attire, les y pousse. Et ils sentent que l’acte lui-même répond à ce quelque chose. Cela peut-être sans direction (la libido en éveil) ou dirigé (le désir pour une autre personne), mais il y a bien un moteur.

Or, c’est étonnant mais ce n’est pas du tout le message véhiculé par la société. 

Parce que le désir reste sous-entendu et non défini, tout se passe comme si une personne ou une situation était intrinsèquement excitante, et menait naturellement à l’acte. 

De l’objectification des femmes et de certaines parties de leur corps (sexy par nature), au script des pornos (une situation de départ crée l’opportunité, qui amène automatiquement au rapport), en passant par les discours autour du sexe qui ôtent toute autonomie personnelle (les hommes et les femmes ne peuvent pas être amis, les hommes ne pensent qu’à ça, une personne en couple ne devrait pas passer beaucoup de temps avec une tierce personne du genre désiré, le fait de ne pas avoir de relations sexuelles fait l’objet de dérision) jusqu’aux dérives des violences sexuelles et de leur représentation (vu ce qu’elle portait évidemment il ne pouvait pas s’en empêcher, elle n’a pas dit non, les hommes en ont toujours envie, c’est une allumeuse si elle l’excite et qu’elle dit non ensuite, une jolie femme qui ne veut pas de sexe c’est du « gâchis »…). Perversement, les femmes sont punies pour leur sexualité dans tous les cas, mais c’est encore autre chose.

Donc je résume :

  • La grande majorité des gens ressentent du désir, à tel point que personne ne le définit ou ne l’explicite, c’est juste une réalité omniprésente de la vie. 
  • Donc la société nous montre que certaines situations amènent automatiquement aux rapports sexuels, cela paraît naturel et systématique et la suite logique de ces situations, et c’est décrit comme tellement génial et incroyable que tout le monde chercherait à en avoir le plus possible et de la meilleure qualité possible ;
  • En outre, la société a zéro culture du consentement, et notre entourage nous dit de façon répétée qu’on rencontrera quelqu’un un jour, que ça nous arrivera aussi, qu’il faut essayer, qu’on ne sait pas tant qu’on n’a pas essayé ; en parallèle, cette absence de culture du consentement délivre des messages qui enjoignent à avoir des rapports pour s’épanouir et satisfaire sa·on partenaire
  • Et maintenant nous voici nous, qui ne connaissons pas du tout le désir, et qui nous retrouvons dans une de ces situations, seul·e avec une personne chouette qui veut coucher avec nous et sans « bonne raison » de dire non, et nous devons nous rendre compte spontanément que nous sommes parmi les rares personnes à ne pas avoir activement envie d’avoir un rapport avec une autre personne ?

J’admire profondément, sincèrement, les personnes asexuelles qui ont eu assez de connaissance d’elles-mêmes, de confiance dans leur ressenti, d'esprit critique face au discours ambiant martelé, pour s’en rendre compte avant de passer à l’acte et ne pas le faire. Moi j’ai « essayé », et je ne m’en veux même plus : je n’avais pas les outils à l’époque pour savoir que je n’en avais pas envie et que je n’avais pas besoin d'essayer.

Si les personnes asexuelles se battent aujourd’hui pour leur simple visibilité, c’est pour donner ces outils aux nouvelles générations : le simple fait de savoir que ne pas avoir envie est une possibilité, ça change des vies. Et ça devrait être une évidence et pourtant dans le monde actuel c’est inimaginable. Alors aidons celles et ceux qui en ont besoin à l’imaginer :

Il est possible de ne pas avoir envie de faire l’amour, sans « bonne raison ».

Mieux : c’est faire l’amour qui devrait nécessiter une bonne raison, et elle peut être différente d’une personne et d’une situation à l’autre, mais que l’on comprenne le désir ou pas, je propose qu’on change de message et qu’on suggère aux gens qu’on devrait faire l’amour seulement si on en a vraiment, activement envie. 

Encore mieux : on devrait faire l’amour seulement si on en a vraiment envie et si on s’assure que notre partenaire en a vraiment envie aussi.

C’est quoi le désir ? I/ Je n’ai pas toujours su que je ne voulais pas de sexe

Je l’ai déjà exprimé, mais la grande difficulté d’une orientation comme l’asexualité, c’est qu’on se définit par la négative : on a bien compris que par rapport à une majorité de gens, y a un truc qu’on n’a pas. Mais comment comprendre ça quand on ne le vit pas, et que personne ne le définit proprement ? Une tentative…

Un jour sur Tumblr j’ai lu un texte qui disait à peu près ceci : « dans l’éducation sur la sexualité, si on parle de consentement, on dit « on ne devrait avoir de rapports sexuels que si on en a envie », mais à peu près tout autour de nous repose sur l’assomption que tout le monde en a envie ».

Alors on finit par internaliser que nous aussi on en a ou on en aura envie, tout ça n’est juste pas très clair… 

Par exemple, moi je savais déjà que je n’étais pas très en phase avec mon corps (plutôt très intello) : c’était plus facile de me dire que j’étais moins sensuelle, « physique » que les autres, que de considérer que peut-être il y avait un truc qui clochait dans le discours ambiant et que je n’en avais pas vraiment envie.

Voici les choses que j’ai pu me dire vis à vis du sexe, avant de comprendre que j’étais asexuelle :

  • je ne l’ai pas encore fait et je n’ai pas d’imagination : peut-être que quand je l’aurai fait je saurais me rappeler que c’est super et j’en aurai envie rien qu’en y pensant, comme les autres
  • il est drôle et gentil et mignon et respectueux et intéressé, donc ça doit être le « bon » qu’on m’a tant promis, et c’est la suite logique

Et puis pendant (attention, contenu qui peut déranger) :

  • on a passé un bon moment, on est seuls dans un endroit privé, avec du temps devant nous, on a tout anticipé, donc maintenant c’est ça qui va se passer, il n’y pas de bonne raison de faire autrement 
  • cet acte-là en particulier ne me dérange pas trop donc ça doit vouloir dire que c’est OK de continuer et d’aller plus loin
  • c’est un peu dégoûtant et gênant mais ça doit être normal, je ne suis pas habituée
  • c’est plaisant par certains côtés mais c’est aussi très stressant et gênant, il y a beaucoup de choses qui se passent et j’ai du mal à comprendre ce que je ressens vis à vis de tout ça 
  • ça viendra, c’est ce qu’on m’a dit
  • je me demande quand je vais être assez à l’aise avec ça pour l’apprécier comme ça a l’air de l’être pour la plupart des gens 
  • je l’aime bien et je suis contente qu’il passe un bon moment et d’y contribuer mais j’espère que ça finira bientôt

A quel moment l’expérience individuelle (« je ne suis pas sûre de ce que je ressens », “c’est pas vraiment mon truc”) dépasse-t-elle l’injonction collective du désir (tout le monde le fait, en a envie, c’est notre humanité…) ?

Cette question que vous brûlez de poser à votre proche sur son asexualité…

Je vous propose une règle simple en 3 filtres :

1. Lui avez-vous déjà posé cette question ?

Si oui, ça suffit. 

Il faut savoir s’arrêter. 

Que votre proche ait refusé de vous répondre, ou que sa réponse ne vous convienne pas, malheureusement pour vous, c’est votre problème. N’en faites pas le sien.

Il ne vous reste plus qu’à respecter son intimité, sa vie, son expérience, ses choix, son confort.

Eh oui, c’est bien de cela qu’il s’agit !

2. Est-ce que c’est vraiment une question ?

Quelque chose vous titille dans l’asexualité de votre proche ? Ce n’est pas tant une question qu’un commentaire que vous avez envie de faire ? 

Une solution simple : gardez pour vous votre gêne, votre désapprobation, votre suggestion ou votre envie d’argumenter.

On ne met pas au même niveau notre léger inconfort d’être confronté à une différence qu’on ne comprend pas complètement, et l’inconfort de la personne différente face au poids de la société et de ses normes et jugements. 

Là encore, votre rôle est de respecter votre proche, pas de contribuer à lui compliquer la vie - et on vous en remercie ! 

3. Avez-vous déjà ce genre de conversation ensemble ?

  • Si vous avez une relation personnelle proche et que vous avez déjà parlé de sujets à ce niveau d’intimité, 
  • ou si votre proche vous en a parlé spontanément en vous disant que les questions ne l’embêtaient pas : 

C’est ok, posez votre question, de manière respectueuse et ouverte. Et respectez la réponse ou la non réponse que vous obtenez en retour.

Dans les autres cas : désolée, votre curiosité est sûrement compréhensible mais n’est pas prioritaire sur le confort de votre proche et votre relation.

Vous pouvez vous renseigner sur internet si c’est une question générale, ou exprimer à votre proche que pour vous la discussion sur ces sujets sera toujours ouverte - à condition que ce soit vrai.

Et ce sera super !

Une histoire d’identités

Le fait que les orientations et le genre au sens queer du terme soient désignés comme des « identités » peut donner l’impression fausse que ce sont des sujets d’ordre personnel. Mon identité est… Je m’identifie comme… Je suis… Un processus interne, privé, en somme.

Pour moi, ces identités n’existent que par rapport aux autres, et naissent dans un contexte culturel et social sans lequel elles n’auraient pas besoin d’être développées et articulées.

Quelle est l’orientation d’une personne seule au monde ? Quel est son genre ? Aucun, ou alors ça n’a aucune importance, car cela ne se fonde sur aucune attirance, aucun code, aucune comparaison, aucune compréhension du sujet.

Je ne sais pas ce qui m’a faite comme je suis, mais maintenant c’est ainsi, c’est (en partie) moi.

Je suis asexuelle, aromantique, et agenre. 

Comment se sont construites ces identités ?

Ces trois mots, que je n’ai découverts qu’à 24 ans, restent vrais pour définir mon expérience et mon ressenti a posteriori, du plus loin que je me souvienne. 

Pourtant, est-ce que mon identité d’orientation et de genre a commencé à 4 ans, 5 ans, 6 ans ? Evidemment, non. Je n’étais alors qu’un des « monstres » insouciants de ma fratrie.

Il me semble que cette liberté d’exister en petit être apprenant et vivant, définie par ma personnalité, mes intérêts, mes actions, a disparu pour toujours à la puberté.

Et je crois que je ne m’en suis jamais tout à fait remise.


J’ai d’abord compris péniblement qu’être une fille qui n’avait pas l’air d’être une fille et ne s’en souciait pas trop ne permettait pas tout à fait de s’intégrer ni aux groupes de mes pairs, ni aux codes sociaux auxquels mêmes les adultes souscrivaient. Ce n’était pas si grave, ni si intéressant. Jusqu’à ce que des changements de vêtements a priori sans importance me fassent comprendre que j’étais davantage traitée comme une personne et considérée quand je ressemblais à une jeune fille. Je ne vous dis pas le choc.

J’ai commencé à performer la féminité, comme on dit. Sans trop d’idées au début, assez classiquement (parce que, misogynie internalisée à l’appui, trop de féminité semblait presque aussi dégradant que pas du tout), puis en ajoutant jupes, talons, maquillage, décolletés, jusqu’à en faire un jeu, jusqu’à prendre plaisir parfois à des combinaisons improbables et audacieuses parce que quitte à se déguiser, autant s’amuser, et parfois jusqu’à être malade devant la garde-robe, à devoir jouer un rôle pour sortir de chez soi et se sentir une part acceptée de la société.

Est-ce que j’ai toujours eu une réaction intérieure de rejet quand on parlait de moi comme d’une jeune fille, puis d’une jeune femme ? Est-ce que je sentais un goût amer quand je devais me désigner moi-même comme une femme, avec ce sentiment pressant d’imposture ? Oui. Mais c’est bien le rôle qu’on m’avait assigné, et je ne le joue pas si mal.

Qu’importe si j’ai perdu mon inconscience de moi-même et de mon propre aspect ? J’ai peut-être de beaux yeux — et je suis plus écoutée. Le secret ? 3 pinceaux différents, 4 couleurs de fards à paupières, du mascara, et des heures de tutoriels Youtube.


Mais revenons à cette belle époque du milieu de la puberté où tout ça commençait à se jouer. 

A ce moment-là, les ados autour de moi grandissaient aussi. Je trouvais que les gens qui tombaient amoureux étaient bien empêtrés dans leurs histoires de coeur. Je me suis dit que ce truc là, je n’en voudrais jamais, c’était trop inefficace et ça faisait perdre du temps et faire des bêtises. Je ne voyais vraiment pas l’intérêt. Ma mère m’a dit « on rira bien dans 10 ans ».

Les gens me fatiguaient tellement. Je me disais que j’aimerais bien être nonne, mais probablement j’aurais envie de sexe avec un peu plus de maturité, puisque tout le monde en a envie n’est-ce-pas, et le voeu de chasteté semblait un obstacle peu justifié à ce désir soi-disant universel. (Bon le fait que je ne croyais pas en un dieu était un autre obstacle mais j’étais encore en quête de foi, ça pouvait venir !). Ermite restait une option intéressante - en plus, les ermites sont toujours représentés avec des gros bouquins. Et une barbe touffue. Mais bon. Des bouquins !

Bref, l’amour je n’y croyais pas trop. En fait, j’étais persuadée que c’était un choix. Les gens choisissaient de se livrer à des comportements absurdes pour avoir des sensations fortes, moi je préférais les manèges, chacun son truc. 

Non, ce qui m’inquiétait c’était le sexe. Ça parlait beaucoup de sexualité à l’adolescence, et ça en parlait très mal avec un mélange dangereux d’ignorance et de fascination. Tous les mythes y passaient : ça faisait très mal la première fois pour les filles, et en tout cas pas plaisir, on saignait mais pas toujours surtout si on avait déjà fait du cheval, l’orgasme c’était plus compliqué pour les filles donc il fallait surtout simuler mais si jamais ça arrivait ce serait comme un feu d’artifice, il y avait jouir et jouir, et il fallait essayer de jouir mais si on jouissait c’était bien aussi, et les baisers de cinéma est-ce que ça se faisait avec la langue ? on avait vraiment envie de savoir. Bref. Je vous épargne le reste, le mieux est d’oublier tout ça. Avec internet et de nouvelles vagues féministes passées par là, j’espère que les ados d’aujourd’hui ont accès à de meilleures sources d’information et à des messages plus sains.

Passons les détails du « bon ben il va falloir s’y mettre parce que plus le temps passe, plus j’aurai la flemme et moins j’y arriverai, et je sais que la société a une drôle d’idée de celles et ceux qui arrivent vierges à 30 ans » (eh oui, la pression de tout ce qu’on vous met dans la tête sans même avoir besoin de l’exprimer directement…) Donc, ça c’est fait, passez votre chemin.

J’ai eu juste le minimum d’expérience pour pouvoir en parler comme si de rien n’était dans les conversations, soulagée quand c’était fini. 

Quand il ne s’est plus agi que de sexe, j’ai commencé à paniquer.

J’ai tout laissé tomber, je me suis dit que je préférais être cassée, seule, que cassée et faire de la peine à quelqu’un.


Et puis j’ai découvert une identité dans laquelle je me suis complètement reconnue, et j’ai arrêté de culpabiliser.


Est-ce que j’aurais été asexuelle dans un monde où on ne s’attend pas forcément à que tout le monde ait des relations sexuelles ? J’aurais juste pu être moi, à vivre ma vie sans ça et sans rien définir ni justifier.

Est-ce que j’aurais été aromantique dans un monde où on ne s’attend pas forcément à ce que tout le monde s’accouple et veuille partager sa vie avec une personne en permanence ? J’aurais juste pu être moi, à vivre ma vie et passer autant de temps que l’on aurait voulu avec les gens avec qui je me sens bien.

Est-ce que j’aurais été agenre dans un monde où j’aurais juste pu être moi, et dire et faire et porter les trucs qui me passaient par la tête ? J’aurais juste pu être moi.

Et puis y a-t-il un lien entre tout ça ? Peut-être que dans un monde où la sexualité est hyper genrée, ma féminité ne m’a jamais parlé parce que la féminité se construit en complément et en opposition de la masculinité, dans un rapport plus ou moins de séduction qui ne m’intéresse pas. Ou alors peut-être que c’est l’inverse : peut-être que je ne ressens pas d’attirance pour d’autres personnes parce que je ne me considère pas comme un être genré et sexué et que je n’arrive donc pas à me situer sur ce plan par rapport aux autres ? Est-ce que j’aurais été une de ces identités et pas une autre dans un monde légèrement différent ?


Mes identités d’orientation, je les revendique aujourd’hui. J’en suis contente, j’en suis soulagée, parce que je ne sais pas et n’ai pas envie d’être différente de ce que je suis. Mon identité de genre, je n’en parle pas trop - politiquement, socialement, mon expérience est celle d’une femme, et ma solidarité et mon empathie vont aux femmes — et puis, même si l’on ne respecte pas tant que ça les femmes, ça reste mieux que d’être traitée comme un « ça ». 

Mais quand on me dit que mes identités m’enferment, ça me donne parfois envie de hurler. Car ce ne sont pas ces identités, ces simples mots qui décrivent des aspects de moi, qui m’enferment. Non, c’est la société et ses attentes, et sa pression, et son carcan dans lequel je ne rentre pas tout à fait. Je sais que je suis loin d’être la seule.

Ces mots, ces identités m’ont juste donné un petit souffle d’air. A les lire, à m’y retrouver, je me suis permis d’être un peu plus moi-même.

Pour le reste… il faudra démanteler le patriarcat, l’(hétéro)sexualité compulsive, et l’amatonormativité. Et toutes les autres intersections d’oppressions. On continue ?

En questionnement

Des fois, on n’est pas sûr·e de ce qu’on est. En fait, ça arrive souvent, quand on n’est pas dans la norme.

Il y a des gens qui n’ont jamais eu à se poser la question. Quand c’est le cas, c’est qu’ils rentrent dans les standards que la société a créés et dans lesquels on les a placés d’office — et qu’ils n’ont jamais ressenti le besoin ou l’envie d’interroger d’autres possibilités. Tant mieux pour eux. Mais est-ce que c’est ce que la société peut faire de mieux ? Des standards qui étiquettent et cadrent des personnes qui n’en auront jamais conscience, et qui occultent et font souffrir toutes les autres ?

Je trouve ça très sain de se poser des questions. De remettre en cause un modèle, de chercher à se mettre à l’écoute de ses propres envies, son propre fonctionnement, ses rapports aux autres.

Est-ce que c’est confortable ? Pas vraiment. Mais c’est important.

1) Si vous vous demandez en passant une fois, deux fois, trois fois si c’est ça, si c’est là, si ça doit être comme ça, si c’est ça pour les autres, si c’est bien ça qu’on vous a dit ? Si vous vous demandez avec angoisse si vous n’êtes pas asexuel·le (ou aromantique, ou…), si vous vous n’avez pas envie de vous voir en couple hétéro monogame classique, si vous vous inventez des attirances ou des aventures, si vous vous forcez à regarder des personnes du « bon » genre pour jauger, si vous n’êtes pas sûr·e de comment vous regardez les autres personnes, si vous êtes hyper confus·e, si vous êtes hyper mal à l’aise, si vous préféreriez faire autre chose et que ça vous tracasse un peu quand même… 

… vous n’êtes probablement pas hétéro (voire cis).

Bon ok, c’est pas à moi de vous le dire. 

Mais dans ce monde où il est très, très, très facile d’être cis-hétéro et de ne jamais se poser la question ? Si vous vous posez la question, c’est qu’il y a quelque chose. Faites confiance à votre ressenti. Entendez vos propres signaux.

Peut-être qu’à force d’explorations vous saurez exactement ce que vous êtes, peut-être que nous ne saurez jamais vraiment. Techniquement, il pourrait — il devrait — y avoir autant d’identités que d’individus. Peu pratique pour partager des expériences, mais assez logique quand on pense à l’unicité de nos fonctionnement, nos expériences, nos ressentis…

Peut-être que vous trouverez une réponse dans une identité qui existe, peut-être que vous devrez forger la vôtre, peut-être que vous choisirez de ne pas utiliser d’identité spécifique, ou d’utiliser une ombrelle comme « queer » , « questioning » (ça existe !) ou “sur le spectre” ou autre et de créer votre propre façon de vivre. Dans tous les cas : bienvenue !

2) L’asexualité et l’aromantisme, c’est compliqué. 

Parce que la sexualité et l’amour romantique, c’est compliqué !

Le sexe est hyper explicite dans notre société, on voit de la nudité et de l’érotisme partout, la pornographie est excessivement accessible sur tous les supports réels et virtuels, mais où sont les discours sur l’intimité, le consentement, l’excitation vs le désir ? Je suis sûre que les hétéros pataugent aussi, mais les aces ??? haha.

On nous a bien expliqué comment prendre ses précautions quand on ferait l’amour, mais jamais de quoi ça aurait l’air quand on aurait envie de faire l’amour, parce qu’on assume que tout le monde ressentira ça à un moment, et saura

On nous a aussi dit qu’on tomberait amoureux·se un jour, mais jamais de quoi ça aurait l’air — parce que je n’ai encore rencontré personne qui sache expliquer vraiment ce que c’est qu’être amoureux·se — mais on assume que tout le monde ressentira ça à un moment, et saura

Si on ne sait pas, si on continue à ne pas savoir ?

Oui. Il y a une raison.

Soit vous êtes une personne hétéro absolument indifférente (sexuellement et/ou romantiquement) à toutes ou presque toutes les personnes que vous avez jamais connues au-delà de relations platoniques, soit… vous n’êtes pas hétéro. Qu’est-ce qui est le plus probable ? Les gens confondent la probabilité absolue et la probabilité conditionnelle : quelle est votre chance de ne pas être hétérosexuel·le ? 10% ; d’être ace ou aro ? 1%. OK, c’est pas beaucoup, alors il y a peu de chance, hein ? Mais attendez, quelle est votre chance de ne pas être hétéro sachant que mis·e à côté de n’importe quelle personne (à une ou deux exceptions près) vous n’avez pas éprouvé d’attirance ? Exponentiellement plus importante !

Après, il y a ressentir d’office l’envie, et vouloir explorer. C’est une chose si on apprécie une situation qui nous étonne et qu’on a envie de suivre l’aventure. Mais si on sent qu’on est pas dedans, ou pas comme l’autre personne, ou que quelque chose nous échappe encore ?

On n’a pas besoin d’être sûr·e de notre réponse ou notre identité pour prendre du recul.

3) On n’a pas à se justifier

Et certainement pas face aux personnes qui, elles, sont dans la norme — et ne se posent même pas la question

Ne nous laissons pas impressionner par les questionnements des personnes qui sont tellement dans la norme qu’elles ne la voient même pas. C’est pas un reproche, je constate seulement. En fait, c’est comme avec la probabilité, les gens oublient facilement ce que c’est qu’une norme, et ne se rendent pas compte que ça veut juste dire que la majorité des gens suivent à peu près ce modèle : ça ne veut pas dire que c’est le seul modèle universel possible ; et ça ne veut pas dire non plus qu’il faut le transformer en injonction alors que c’est juste une description du modèle le plus commun !

On peut rentrer dans le piège du bingo vegan, et on peut même s’en tirer très bien. Faut juste… pas se sentir obligé·e ! Dire « oui, je comprends que les choses sont claires pour toi, tu cherches un·e partenaire de tel genre pour un mariage traditionnel ; pour moi c’est pas forcément mon trip donc j’explore ! », ou autre variation, c’est déjà pas mal.

Parce qu’on part quand même avec un sacré désavantage pour une bonne conversation : d’un côté, on a des personnes qui se questionnent et donc ont du mal à comprendre les concepts et la pratique d’une orientation ; de l’autre, des personnes qui pratiquent sans s’être souvent jamais posé la question ou avoir mis des mots dessus.

Si on se soupçonne d’être asexuel·le, on est peut-être en train de démêler dans notre tête des trucs comme l’attirance esthétique (trouver quelqu’un joli), sensuelle (avoir envie de toucher, tenir la main, faire des bisous ou des câlins), avec l’attirance sexuelle et essayer de comprendre ce qu’on ressent ou pas, et des attentes de couple dans tout ça si c’est quelque chose qui nous intéresse. Si on se soupçonne d’être aromantique on est peut-être en train d’essayer d’y voir clair sur les concepts d’amour platonique, amical, queerplatonique, familial… et de les différencier de l’amour romantique, mais aussi du concept de couple et de mariage et de ce qui relève plus du choix de vie que du sentiment…

Maintenant, face à nous : une personne qui considère qu’être attiré·e par quelqu’un, c’est tout ça à la fois, évidemment, et que tout le monde ressent exactement ça — évidemment. Elle est absolument sûre de son modèle, la majorité, la norme sont de son côté.

Dans ces conditions, l’échange risque de n’être très satisfaisant pour personne, mais particulièrement désagréable et déstabilisant pour la personne en questionnement.

La vérité, c’est qu’on a plus de chance d’être incertain·e quand on n’est pas dans la norme, et encore plus de chance d’être incertain·e quand on comprend que ce qui nous sépare des autres n’est pas quelque chose de différent mais carrément quelque chose de manquant : on essaie de se définir par quelque chose qu’on ne comprend pas et qu’on a l’impression de louper dans la vie des autres. Pour entrer triomphalement dans les définitions, c’est un peu gênant.

Alors je voudrais rappeler ceci : on a le droit de ne pas avoir réponse à tout, ça ne veut pas dire que l’autre a « raison ». On ne parle tout simplement pas au même niveau de conscience et de ressenti d’un sujet !

Par contre, vous savez qui sont les gens très sûrs d’eux ? Oui, ceux dont les croyances sont entrées et chevillées au corps et jamais questionnées.

Si la conversation s’y prête, je proposerais de leur retourner la question :

  • Pour toi c’est comment, d’être attiré·e par quelqu’un ? D’être amoureux·se ?
  • Qu’est-ce que tu attends d’un·e partenaire ?

Déjà c’est plus juste : que ce soient les personnes qui vivent les sentiments qui aient à les définir ! Ensuite, c’est plus intéressant, ça désamorce une attaque potentielle, et y a même moyen d’apprendre quelque chose ! 

Et enfin, c’est plus facile après de dire : « ah oui, ça et ça ? Ouais non, moi je ne le ressens jamais (ou presque jamais), ça confirme mon impression, merci de m’avoir aidé à éclaircir ce point ! ».

Autre renversement de situation possible :

- Tiens, tu vois ta collègue Machine et ton collègue Truc ? Ben pour moi, tous les gens que je rencontre sont comme ça (sauf peut-être un ou deux pour celles et ceux qui sont sur le spectre !). Je peux bien m’entendre avec eux et m’en faire des amis ou relations plus ou moins proches, mais c’est ça. (Le secret c’est de bien choisir les collègues en question, en fonction des goûts de votre interlocuteur·trice et de votre orientation : sexy et/ou pas sexy selon qu’on est aro, ace ou aroace.)

L’avantage : tout le monde a du mal à définir le désir et l’amour romantique, mais le fait de ne pas être attiré·e par quelqu’un ? LÀ, on touche à l’universel, le vrai, tout le monde est pas attiré·e par au moins une personne dans sa vie ! :) Et il y a moyen de faire comprendre le truc :)

4) Il y a des nuances qui ne gagnent pas à être sorties de leur contexte

Quand on discute au sein de la communauté a-spec ou même LGBT au sens large, on peut essayer de comprendre sincèrement ce que c’est tous ces trucs, de réfléchir à ce que pourrait être notre vie et d’exposer nos craintes, de discuter de ce qu’on peut attendre de partenaires sexuel·le·s ou asexuel·le·s, romantiques ou aromantiques… 

Face à une personne sûre que son modèle est le seul vrai modèle et qu’on va se rendre malheureux·se et gâcher notre vie, ou qu’on va finir par se rendre compte qu’on est hétéro et qu’on est juste perdu·e, que tout le monde se croit différent mais c’est parce qu’on n’est pas très mature qu’on n’arrive pas à faire la part des choses ? Bien sûr qu’on ne va pas donner du grain à moudre, on adopte une position forte !

Les discussions honnêtes qu’on peut avoir sur nos difficultés, nos craintes, nos doutes ? On les réserve aux gens qui les respectent et ne les utiliseront pas pour nous piétiner. Si on n’en parle pas, ça en dit plus long sur notre interlocuteur·trice que sur nous même.

J’ajouterais que des doutes, des craintes, des attentes déçues ? Ouais, il y en a plein chez les hétéros aussi, promis.

Donc, en résumé :

  1. On a droit de ne pas tout savoir, de se tromper, de ne pas choisir
  2. On a le droit de ne pas tout comprendre, de n’avoir pas réponse à tout
  3. On a le droit de dire qu’on n’a pas de certitude, et de ne pas le dire !
  4. Ne passons pas à côté des discussions importantes qu’on peut avoir : l’intérêt et la chance du questionnement, au-delà de définir ce qu’on ne ressent pas, ce dont on n’a pas envie, est de prendre le temps de réfléchir à ce que nous ressentons, ce que nous avons envie de construire, ou d’explorer. Quel est notre « projet de vie », quelle sorte d’intimité on recherche, tout ça tout ça. Essayons juste de bien choisir les personnes avec qui nous en parlons pour que ce soit bienveillant et constructif !

Assumer son asexualité face aux autres

A l’approche des réveillons de fin d’année, j’écris ce billet autant pour moi que pour aider peut-être d’autres aces… J’ai la chance d’être entourée de gens qui m’aiment et que j’aime ; ce n’est pas le cas de tout le monde et c’est déjà une sacrée chance. Ça ne veut pas dire non plus qu’ils me comprennent ou qu’ils respectent toujours la personne que je suis et la façon dont je vis ma vie. 

On ne peut pas forcer les gens à nous aimer et nous respecter ; on ne peut pas non plus forcer les gens à prononcer uniquement les phrases qu’on a envie d’entendre. Alors j’essaie de me préparer doublement avant les fêtes : un peu sur le fond, et un peu sur la forme. Parfois je suis en mode militante… Cette année je suis fatiguée, et je voudrais puiser davantage de force et d’amour et de connexion avec mes proches que de disputes mêmes « gagnées ».

Alors dans les moments où je sais que des mots malheureux arriveront, j’aimerais me rappeler de ça : que j’aime ces personnes, qu’elles ne mettent pas tant en doute mes choix qu’elles s’inquiètent que je m’écarte du schéma « sécuritaire » traditionnel et qu’elles cherchent avant tout à se rassurer sur la qualité et l’amour dans ma vie. Bref, ce n’est pas personnel là où ça blesse — c’est leur vision du monde qui a du mal à intégrer d’autres options — et c’est personnel là où ça compte — elles s’inquiètent parce qu’elles m’aiment, et c’est le principal.

Sur la forme, je ne pense pas qu’une seule stratégie soit pertinente, ce sera plutôt une succession de tons différents en fonction du discours et du contexte :

  • En mode conversation intime :

Partager un peu de mon expérience : tu sais, je comprends que tu t’inquiètes de mon bonheur, mais quand je croyais être une hétéro ratée ça me tracassait et j’avais honte, et je me suis déjà forcée à faire des trucs dont je n’avais pas envie parce que c’était le seul chemin qu’on me présentait. Aujourd’hui je suis bien dans mes baskets, je me sens bien dans ma vie, j’ai de belles relations et plein d’amour, et je choisis d’être seule parce que j’en ai besoin et que ça me fait du bien. Je n’ai pas envie de revenir à essayer de faire comme tout le monde parce que pour vous ça semble marcher, en me stressant et en me rendant malheureuse. 

Faire parler l’autre : je suis contente que ta relation t’apporte autant, j’espère que tu le dis souvent à ton époux.se ? Raconte-nous, qu’est ce que vous vous apportez ?

  • En mode évitement extrême :

Naviguer les écueils et partir sur des théories de la vie : par exemple moi je suis sûre qu’il y a des gens comme moi qui ne tombent pas amoureux avec cette attirance émotionnelle et physique qu’on se représente aujourd’hui dans une culture où tout t’y pousse, qu’il y a des gens qui seraient tombés amoureux même si on ne leur avait jamais parlé de cette façon de considérer une personne, des gens qui tombent amoureux ou sont attirés par plein de gens et pas forcément sous cette forme exclusive qu’on protège, et des gens qui tombent amoureux parce qu’on les y entraîne intensivement ou qu’on leur vend le truc, ou qu’ils le voient autour d’eux. Au fond ce n’est qu’une forme d’attirance et d’amour… pourquoi vaudrait-elle plus que d’autres ?

Lancer de grandes questions ! (en plus ça peut nous apprendre des trucs) Qu’est-ce que c’est l’amour et le sexe, au début d’une relation, au milieu, après plusieurs années ? Qu’est-ce qu’on ressent, comment on l’explique ? Et l’insatisfaction des femmes, et les taux de divorce, qu’en conclure ? Et laisser parler… :) 

  • En mode psychologie dans les chaumières : 

Il y a de plus en plus d’études sur le fait de vivre seul·e, et sur la solitude, et les conclusions sont plutôt intéressantes : vivre seul quand c’est un choix ça se vit en fait très bien ! Il n’y pas de corrélation entre la solitude perçue et le célibat choisi, au contraire, ça peut être en faveur du célibat, et à l’inverse le mariage n’est pas forcément une source de bonheur… surtout pour les femmes ! 

Et une relation romantique et sexuelle, pour une personne aromantique et/ou asexuelle… ça peut être un vrai cauchemar. Les gens qui sont vraiment heureux seuls sont une minorité, donc ce ne sont pas les gens qu’on rencontre : on rencontre davantage de personnes veuves, divorcées, séparées, qui n’ont pas trouvé de partenaire à leur préférence… et qui en souffrent. Ce n’est pas indicatif de notre destin personnel : nous sommes les 1% ! 

Le couple répond à des besoins de la majorité (ou qui peuvent s’appliquer à la majorité avec un peu de pression culturelle)… si on n’est pas la majorité, ça ne colle plus. Il faut accepter l’individualité des gens.

  • En mode parlons peu, parlons concret : 

L’idée du compagnonnage dans sa vie est de trouver un certain soutien (ouvrir des bocaux, monter des meubles, partager des frais et des corvées…) et une présence. Mais ce n’est pas magique… par exemple, être au chômage et voir sa·on partenaire partir tous les jours au boulot ne semble pas plus agréable que d’être au chômage seul·e. Être deux pour gérer des problèmes n’empêche pas le fait qu’on a les problèmes de deux personnes, et la présence d’une autre personne amène son lot de gestion de conflits, compromis et aménagements…  En revanche, si la présence d’une autre personne est vraiment un besoin, il existe des alternatives qui mériteraient d’être développées : colocations, relations queerplatoniques, vies en communauté…

Est-ce qu’être seul·e serait objectivement plus « dur » ? Je crois qu’il n’y a pas de règle universelle : des personnes qui ont besoin d’être entourées ont plus de chance de mal vivre la solitude, et des personnes qui ont besoin de beaucoup de solitude ou ont des besoins trop différents ont plus de chance de mal vivre une relation de couple, surtout avec des partenaires qui ne pourraient pas respecter leur différence. 

Est-ce qu’être seul·e nous rendrait objectivement des personnes plus « dures », plus isolées ? Les études psychologiques sur des personnes seules par choix ont tendance à répondre non, au contraire - en fait, le couple a davantage tendance à se replier sur sa cellule ! (ce qui est aussi mon observation personnelle). Est-ce qu’être seul·e demande de se forger de manière plus indépendante ? Oui, très probablement… Curieusement, on ne m’en a parlé comme d’un problème qu’au sujet des femmes, cela ne semble pas poser question quand il s’agit d’hommes.

  • En mode restons logique : 

Est-ce que l’on croit vraiment que dire à quelqu’un de chercher à se mettre en couple va marcher ? Soit la personne essaie déjà et ça la rendra plus malheureuse, soit non, et alors pourquoi est-ce que ça lui en donnerait subitement envie ? Pourquoi chercher à convaincre une personne qu’elle devrait être malheureuse de sa situation ? On ne s’engage pas dans une relation si on n’en a pas envie avec une personne en particulier (en tout cas c’est le discours culturel dominant), alors même si on était hétéro, on ne pourrait pas se forcer avec n’importe qui… Alors ace, qui n’a jamais été attiré·e par personne et n’en voit pas l’intérêt ? Ça semble plutôt une mauvaise idée pour se lancer !


Comme je l’ai dit plus haut, je n’ai pas forcément l’intention de débattre de ce qui est mieux pour moi dans ma vie, mais j’aime avoir sous le coude des arguments, à plutôt tourner en questions, pour apaiser ou réorienter le flot des conseils non demandés… et idéalement retrouver un échange sincère, et passer à autre chose.

Alors ma résolution : ignorer ou me moquer des gens qui ne m’aiment pas et me jugent, essayer de me rappeler que les gens qui m’aiment ne veulent que mon bonheur même s’ils ne s’y prennent pas toujours bien, et rappeler à toutes et tous que chaque personne aura une vision de la vie un peu différente, et c’est ce qui en fait la richesse.

Bonnes fêtes de fin d’année.

Votre connaissance ace vous a fait son coming-out… et maintenant ?

De deux choses l’une : vous comprenez sa différence et vous voulez soutenir votre proche ; vous ne comprenez pas sa différence… et vous voulez soutenir votre proche.

1. Exprimez votre support avant tout

Si vous comprenez, vous pouvez reconnaître que c’est quelque chose qui lui ressemble ou qui a du sens, la remercier d’avoir partagé, lui dire que vous ne la voyez pas différemment mais lui demander si peut-être elle, elle aimerait que certains sujets soient abordés différemment quand c’est possible…

Si vous ne comprenez pas, ne faites pas semblant d’accepter pour exprimer des objections plus tard. Evitez de nier ce qu’elle vous dit : ce n’est pas parce que vous ne voyez pas quelque chose que ce n’est pas vrai de sa perspective… ou que votre avis divergent aura une quelconque influence. Essayez plutôt par exemple de lui dire que ça vous pose quelques questions et demander si elle peut répondre aux interrogations que vous avez ou si elle peut vous conseiller des ressources - que je vous invite alors à aller réellement consulter. Vous pouvez aussi dire - si c’est sincère - que vous avez du mal à comprendre mais que ça ne change pas votre relation et que vous serez là pour elle même.

C’est un très bon début… mais attention pour l’instant ce ne sont que des paroles.

2. Démontrez-le

Soyez la·e premièr·e  allié·e de votre connaissance : vos échanges doivent devenir des « safe spaces » sur ce sujet, et si possible tout échange incluant d’autres personnes également.

Tenez le cap d’une communication non violente : rappelez-vous que le plus important, c’est votre relation avec cette personne. Pas le fait que vous ayez une opinion ou des inquiétudes sur son orientation.

N’émettez pas de jugement, surtout pas négatif, ne niez pas son vécu, sa perception d’elle-même, sa connaissance d’elle-même, et encore moins son humanité.

Si cela vous évoque des inquiétudes, exprimez-les en prenant la responsabilité de vos émotions : ne dites pas « c’est triste », c’est insultant et cela oblige l’autre personne à justifier son mode de vie - ce qu’elle ne devrait pas avoir à faire du moment qu’elle ne fait souffrir personne. Vous pouvez dire par exemple : « je m’inquiète car le fait de fonder une famille est quelque chose d’indissociable d’une vie heureuse pour moi, et j’ai l’impression qu’avec ce que tu me dis tu ne connaîtras pas ça. Qu’est-ce que tu en penses ? » 

Ayez conscience de votre attitude : si vous venez de lui lancer une rafale de 10 questions qui mettent en doute sa capacité à vivre/juger ses préférences/autre, peut-être que vous pouvez faire une pause, lui demander si vos questions la dérangent, si elle préférerait vous parler de comment c’est pour elle…

3. Partagez le contrôle du discours… mais respectez d’abord son expérience

Il y a une différence entre poser plein de questions pour comprendre un concept, et poser plein de questions parce que vous vous faites du souci pour la personne. 

Lors d’un coming-out, le moment où on dévoile une différence de la norme en faisant confiance à une personne, on peut craindre un peu les deux. 

Souvent, ça ne nous dérange pas de parler de l’asexualité, et ça évite d’ailleurs de glisser trop vite dans l’intime, mais parfois, le moment est déjà assez intense en émotions et on n’a pas trop envie de faire un cours d’éducation sexuelle, on aimerait peut-être juste partager notre vécu personnel avec une personne qui nous est proche.

Le mieux que vous pouvez faire, c’est de laisser des silences, et de lui demander par exemple si vous pouvez poser des questions, avec quoi la personne est à l’aise… et respecter si elle préfère en fait rester aux généralités et en mode « éducatif » ou si elle préfère parler de son expérience, ou s’arrêter là pour cette fois.

Vous êtes peut-être étonné·e, choqué·e, inquièt·e, perplexe… mais il ne s’agit pas que de vous, et rappelez-vous que votre connaissance n’a pas à se mettre mal à l’aise pour gérer vos émotions… sur sa vie.

4. Donnez-lui la parole, et apprenez

En fait, la meilleure réaction que vous pouvez avoir si vous vous préoccupez de son bonheur, ou de son vécu, c’est tout simplement de le lui demander de la manière la plus ouverte possible : « comment tu le vis ? » « est-ce que tu es heureux·se ? » « qu’est-ce que ça change, pour toi ? » « Comment est-ce que tu vois ta vie, sachant cela ? » Et là, elle pourra vous parler de comment elle vit son orientation, l’impact sur sa vie, et si vous savez écouter, vous pourrez obtenir non seulement ce qui peut vous rassurer ou des pistes pour savoir comment soutenir votre connaissance, mais aussi mieux la comprendre.

N’est-ce pas mieux que de projeter vos inquiétudes - ou votre ignorance - sur elle ? Est-ce que vous ne croyez que dans notre société, votre connaissance a déjà entendu parler de couples, d’enfants, d’histoires d’amour ?

5. Intéressez-vous aux ramifications sur sa vie

Bon, cette connaissance ne vous présentera peut-être jamais de « +1 » officiel·le. Mais qui sont les personnes les plus importantes dans sa vie ? Intéressez-vous à elles ! Demandez à les connaître… Incluez-les dans les mêmes occasions où vous inviteriez les conjoint·e·s et familles d’autres personnes, et cherchez à les mettre à l’aise de la même manière.

Une personne qui n’a pas forcément de cellule familiale traditionnelle a aussi une vie riche, qu’il s’agisse de métier, de passions, d’engagement social… Ne vous dites-pas qu’elle n’a rien à partager juste parce qu’elle ne suit pas la même trajectoire de vie !

Est-ce qu’on peut être A et quand même être en couple ?

Qu’on soit ace ou aro, l’injonction dans notre société de se mettre en couple est tellement forte que cela semble le seul chemin de l’accomplissement et de l’épanouissement. Et on peut craindre de passer à côté! 

La première question à se poser est :

Pourquoi vouloir être en couple ?

Qu’est-ce qu’on attend de ça et est-ce que ça nous convient vraiment?

De plus en plus d’études (en) montrent que les gens mariés ne sont pas plus heureux que les gens célibataires et peuvent au contraire aller moins bien - dans le cas des gens qui ont toujours (ou presque) été célibataires, par choix, ces personnes sont significativement plus heureuses. Cela ne signifie pas que le célibat est le meilleur mode de vie statistiquement ; cependant, c’est le mode de vie le moins commun et qui ne va pas dans le sens du message porté par la société : il a donc le plus de chance d’être consciemment choisi plutôt qu’une situation de couple qui peut bien sûr aussi être choisie mais qui dans beaucoup de cas pourra être la situation par défaut, une décision passive, naturellement guidée par les attentes extérieures et intériorisées des individus qui y rentrent. Et est-ce qu’on a plus de chances de s’épanouir en respectant son propre fonctionnement ? On peut penser que oui.

Se mettre en couple est une attente d’autant plus probable à retrouver intériorisée chez les femmes, qui font l’objet de beaucoup de pression de la société pour se marier et avoir des enfants, et dont on construit l’identité comme étant celles qui veulent se marier ; par contraste, le mariage pour un homme est souvent représenté comme un boulet, un fil à la patte, etc. Or, les études montrent que dans nos sociétés, c’est aux hommes que le mariage profite (statut, revenu, tâches ménagères, accompagnement émotionnel…) tandis que la santé, le statut et la sécurité des femmes mariées (ou en couple) se détériorent.

Mariage ou pas, le couple n’est pas la panacée qu’on veut nous faire croire. En revanche, il est encore largement présenté comme la seule vraie option désirable.

Or, tout dépend de nos attentes. Pour se sentir libre, pour mieux se consacrer à son travail ou ses passions, pour continuer à passer du temps avec tout notre réseau de relations, pour faire plus de nouvelles expériences, continuer à changer et s’améliorermieux vaut être célibataire - surtout pour les femmes. Et les jeunes générations le pensent de plus en plus !

La solitude ? La solitude existe, mais pas chez la majorité des personnes célibataires ou qui vivent seules ! Ces personnes ont davantage tendance à nouer des relations personnelles enrichissantes, et s’isolent moins de leurs relations existantes.

Le couple peut apporter d’autres choses, comme :

  • l’intégration confortable au modèle social dominant
  • dans une société amatonormative ça reste une des seules façons d’avoir une relation forte totalement réciproque et priorisée dans notre vie si c’est ce que l’on recherche (sinon on a tendance à passer après les partenaires/enfants/parents des autres, eh oui !)
  • le cadre pour avoir ou accueillir et s’occuper d’enfants (la PMA n’étant notamment pas ouverte aux célibataires),
  • la sécurité financière dans la vie ou la mort,… 
  • et bien sûr une certaine forme de compagnonnage, de sentiment, d’intimité, et d’engagement.

Alors, pourquoi vous, en particulier, souhaitez être en couple ? Eh, il n’est jamais trop tôt pour se poser la question.

Avant de passer à la suite j’ai envie de rappeler que « être heureux·se » n’est pas une bonne raison pour se mettre en couple, car nulle autre personne que nous même ne peut être responsable de notre bonheur. Ce n’est pas une attente à mettre sur une autre personne, et ça ne marchera pas. 

Donc disons que vous avez envie de vous mettre en couple avec cette personne en particulier, pour explorer et approfondir votre relation…

OK mais quel couple ?

Ah mais… si vous êtes asexuel·le on vous a sûrement déjà dit que ça n’allait pas le faire, en couple, c’est injuste pour votre partenaire. Si vous êtes aromantique on vous a sûrement déjà fait comprendre que c’était cruel pour votre partenaire, qui mériterait du « vrai » amour mais à la limite c’est pas grave puisque vous allez trouver la bonne personne et changer… Si vous êtes les deux, bah c’est ballot. Nan j’déconne, moi ça va très bien.

Plein de gens se mettent en couple monogame sans se poser la question, comme une évidence, parce que c’est le modèle dominant. Ça ne veut pas dire que c’est le seul et qu’on ne peut pas le questionner (les taux de séparations et de divorces questionnent en tout cas l’image pourtant persistante du couple lié jusqu’à la mort). Quand on commence avec une différence, on a peut-être plus de chances de se poser quelques questions supplémentaires. Alors si on est A, est-ce qu’on se force à chercher à fonder un couple monogame romantique et sexuel ? Sinon, c’est l’occasion d’explorer d’autres possibilités qui pourraient mieux nous convenir… 

J’ai lu es gens qui ont divorcé disent que le ciment d’un couple c’est la communication ; les gens qui sont restés mariés disent que c’est le respect de l’autre ; et le “bon sens populaire” parle de compromis.

On ne va pas discuter des secrets de longévité du couple, pas parce que je vous les cache mais parce que je ne suis pas sûre que quelqu’un les ait, par contre on peut aborder ce dernier point, qui est particulièrement pertinent quand on est A et qu’on souhaite se mettre en couple.

En effet, c’est souvent la première chose qu’on vous dira : de faire des compromis. « Un mariage c’est fait de compromis. » Toute relation humaine a probablement son lot de compromis, mais ce qu’on apprend en négociation, c’est que dans un compromis, personne n’est content. Et de mon point de vue d’aroace célibataire heureuse, cette histoire de compromis, je trouve ça louche ! Bien sûr qu’on ne peut pas toujours faire tout ce qu’on veut, mais vivre en authenticité avec soi-même aux maximum semble quand même plus sain que rentrer dans un moule qui ne nous correspond pas.

Si vous entamez une relation avec déjà l’idée que vous allez sacrifier des choses, deux conseils gratuits qui ont trait au respect de soi et de l’autre, mais sans obligation de résultat :

  1. Redemandez-vous si c’est bien ce que vous souhaitez : si être à deux vous rend moins heureux·se qu’être tout·e seul·e, si vous avez la boule au ventre, ce n’est peut-être pas la meilleure piste pour vous, ou pas avec cette personne-là ; 
  2. Priorisez vos envies et vos besoins, en étant le plus explicite possible, pour ne sacrifier que ce que vous supporterez de sacrifier en pouvant continuer à vous épanouir. Puis parlez-en ensemble.

Pourquoi être le plus explicite possible sur vos besoins ? J’entends par là de préciser le besoin réel. 

Par exemple, votre partenaire pourrait commencer par penser « le sexe, pour moi c’est indispensable » et guider une discussion vers une tentative de compromis d’actes, ou de régularité, alors qu’en creusant vous pouvez vous rendre compte que ce qu’iel attend vraiment est un échange, une activité qui renforcera votre intimité de couple et lae fera sentir apprécié·e … et il y a des alternatives au sexe pour ça, avec lesquelles vous serez peut-être beaucoup plus à l’aise si vous êtes asexuel·le !

Alors un couple, ou un autre modèle de relation privilégiée ? Si vous y tenez, pourquoi pas, en respectant vos propres besoins et limites, et en acceptant celles de l’autre. A vous de voir avec quoi vous êtes prêt·e à vivre, avec enthousiasme !

Pour le reste, il n’y a pas de raison que ça ne marche pas, comme toute autre relation, avec les meilleurs ingrédients : respect, communication bienveillante (non violente!) de préférence, aller à la rencontre de l’autre, rester à l’écoute de ses propres besoins et chercher sincèrement à concilier les priorités de chaque partie et de la relation…

(A)sexualité et représentation : c’est quoi le problème ?

Il n’est pas facile de mettre en mots la confusion, la différence profonde ressentie dans nos sociétés lorsqu’on est asexuel·le - ou aromantique. 

En 2011, sur un blog anglophone intitulé Writing From Factor X, est apparu un billet qui a fait le tour de la sphère asexuelle : ça s’appelait « If You Can See The Invisible Elephant, Please Describe It » (« Si vous voyez l’éléphant invisible, veuillez le décrire »), écrit par Sciatrix, qui a également contribué à The Asexual Agenda. Je vais vous proposer ici une traduction libre de l’extrait le plus important :

Laissez-moi vous expliquer : vous naissez dans un monde où chaque personne reçoit, à sa maturité, un éléphant de compagnie invisible à tout le monde sauf à elle-même. La société s’articule autour des besoins des ces éléphants de compagnie. Les gens parlent des éléphants et de leurs petites manies en permanence. Les médias incluent les éléphants dans absolument chaque histoire comme des points essentiels de l’intrigue. Avant l’âge où vous recevez votre propre éléphant, vous ne pouvez pas les voir, mais on vous assure que vous aurez le vôtre quand vous serez grand·e et qu’alors vous comprendrez tout. 

Et donc vous grandissez, vous atteignez l’Âge de l’Acquisition d’Éléphant, et… pas d’éléphant. Vous présumez que les éléphants existent - après tout, les gens persistent à les évoquer, et les gens de votre âge ont commencé à parler de leurs éléphants et combien ils sont merveilleux et intéressants, et même des gens avec des éléphants peu communs sont prêts à agir de façon vraiment déconcertante au nom de leur éléphant. Vous commencez à penser que, probablement les éléphants existent, mais vous n’êtes pas sûr·e, parce que vous n’avez jamais personnellement fait l’expérience de quoi que ce soit qui ressemble à un éléphant, et est-ce que cela ne serait pas une sorte de complot élaboré, une illusion collective, ou quelque chose comme ça?

Mais les gens continuent d’insister que les éléphants sont tout à fait réels, et toutes les autres personnes de votre âge parlent maintenant de ce qui se passe avec leur éléphant. Et vous êtes littéralement la seule personne confuse par ce truc d’éléphant, alors vous tentez peut-être d’aborder le sujet nonchalamment - peut-être que vous essayez de demander aux gens à quoi leurs éléphants ressemblent, juste pour lancer la conversation, parce qu’il est possible que vous ayez un éléphant, et que vous ne l’ayez tout simplement pas remarqué ! Peut-être qu’ils sont en fait très petits et difficiles à voir, mais qu’ils provoquent leur lot de bêtises ! Après tout, des fois des choses bizarres arrivent autour de vous, aussi, comme autour des gens qui ont des éléphants. Alors vous essayez de poser des questions, au cas où ce serait quelque chose qu’on peut rater, ou au cas où ce serait un problème d’interprétation, et vous examinez très soigneusement tout ce qui peut être interprété comme potentiellement, vaguement éléphantin. Mais quand vous leur posez la question les gens vous regardent bizarrement et vous traitent comme un·e idiot·e, parce que évidemment qu’ils savent à quoi ressemble un éléphant. Tout le monde en a un ! Il suffit de regarder, c’est pas comme s’ils étaient difficiles à voir !

Son propos se poursuit avec la réalisation d’être différente, plutôt que peu observatrice, et enchaîne sur la difficulté de proposer des termes ou des définitions dans un contexte où l’on ne comprend pas le concept central et où les gens qui en ont l’expérience ne vous aident pas beaucoup. 

C’est un discours très intéressant, mais ce n’est pas le mien ici. 

Si ce texte a éveillé un fort écho parmi nous, c’est qu’il explique aussi très bien l’expérience de beaucoup : que fait-on dans une société concentrée sur l’éléphant invisible quand on n’en a pas soi-même, et qu’on n’a aucune certitude, compréhension, aucun accès possible à explorer vraiment ce dont il s’agit ?

Pour ma part, je n’ai pas réalisé si vite que ça que j’étais différente. J’étais tellement en décalage socialement sur plein de sujets que j’ai juste attribué ça - comme mon entourage - à mon manque de maturité, mon inattention, mes poursuites intellectuelles. Et à un moment, je me suis dit qu’il allait quand même falloir m’y mettre.

Alors j’ai fait comme si j’avais un éléphant invisible. Ou… en fait pas vraiment, et pas bien.

Ce qui m’amène à une autre histoire, sur laquelle je suis tombée dans un tout autre contexte. Je n’ai plus le texte sous les yeux donc je vais vous le raconter. Il s’agit d’une anecdote dans un livre sur l’éducation, « L’école du colibri », sous-titré « la pédagogie de la coopération », par Isabelle Peloux et Anne Lamy.

Lors d’exercices de calcul mental avec sa classe, l’enseignante se rend compte que certains enfants qui n’ont pas compris observent ceux qui répondent juste et cherchent à les imiter : ils adoptent un air concentré, regardent en l’air… puis sortent une réponse fausse. Ils ont fort justement constaté que les autres enfants faisaient quelque chose qui avait l’air de marcher, et ils sont partis sur ce qu’ils voyaient. Bien sûr, il se passait autre chose chez ces élèves : effort, réflexion, calcul… mais cela ne se voit pas, et quand on ne sait pas qu’il se passe quelque chose de caché, c’est très difficile à imaginer.

Dans notre société, le désir - comme l’amour romantique, c’est à la fois aussi notoire que l’éléphant invisible et aussi caché que le calcul mental.

Quand on ne connaît pas et ne comprend pas un comportement qui semble universel, qu’on est cerné par des facettes multiples d’une narration unique, on ne peut pas forcément imaginer qu’on n’est pas comme les autres, et il faut un sacré sens du soi pour ne pas tomber dans l’imitation.

Comme les enfants qui imitaient leurs camarades concentrés, j’ai cru que la recette était dans les ingrédients visibles : un·e partenaire agréable, des bonnes conversations, l’enthousiasme de faire connaissance et de vouloir passer du temps ensemble, des premières étapes franchies… la suite était logique, non ? On allait arriver à l’éléphant ?

Difficile de ne pas laisser « les choses suivre leur cours » quand au début cela nous apporte des bons moments aussi. Tout n’est pas blanc ou noir. On peut ressentir l’enthousiasme de la première rencontre avec quelqu’un avec qui on partage des affinités et un intérêt pour l’autre, c’est quelque chose de commun avec celles et ceux qui vivent un début de relation - et aussi pour plein de nouvelles amitiés durables ou éphémères ; on aime passer du temps avec quelqu’un, des moments privilégiés, et être soudain sa personne préférée du moment et avoir quelqu’un intéressé à tout moment par ce que l’on vit et vice versa, ça aussi ça peut être super agréable et valorisant, et juste tout simplement chouette humainement… Alors quand les choses semblent si bien aller, pourquoi ne pas « poursuivre » ?

Les discours sur le consentement - quand ils existent - sont tellement extrêmes, qu’on sait qu’il faut dire non quand on nous agresse, quand on nous attaque, quand la personne est adulte et nous encore enfant, quand ça nous dégoûte et qu’on ne veut surtout pas, quand on est mal à l’aise ou qu’on n’a pas confiance en la personne… Je l’ai dit, le discours sur le consentement est centré autour du “non”, dans le fait d’avoir une bonne raison de dire « non », alors que le vrai consentement, enthousiaste et informé, devrait être actif, à chaque moment. Car quand on ne sait pas, qu’on n’imagine pas… ? Personne ne nous parle de cette situation-là.

Par contre, et c’est là où c’est d’autant plus difficile de savoir ce qui est notre choix ou pas, la société nous assène aussi, et de façon tout à fait contradictoire avec les discours sur le consentement, des messages nombreux et répétitifs tels que « il faut essayer », « tu verras, ça t’arrivera aussi », « dès que tu tomberas sur la bonne personne »… Alors en combinant un peu tout ça, quand on est très confus·e, ça veut dire que si tu tombes sur une très bonne personne, avec qui tu es en confiance, tu dois essayer ??

Evidemment, c’est propulsé à la puissance 10 avec l’hétérosexualité : après la puberté et parfois même avant, la simple évocation d’un “garçon” quand on est une “fille” et d’une “fille” quand on est un “garçon” est le signal pour prédire une relation couplée. Si beaucoup de personnes LGBTQIA+ ont d’abord pensé un moment être hétéro, c’est à cause de cette hétéronormativité suintante de partout, qui ne laisse pas imaginer d’autre option, d’autre fin, qui guide et déforme l’attention vers l’autre.

Personne ne nous a dit ou montré qu’aimer passer du temps avec quelqu’un qu’on aime bien et même qu’on trouve joli, ça ne suffit pas pour faire une relation sexuelle ou romantique - ou les deux. On parle partout de relations, mais personne n’explique ce qui se passe et surtout pas l’évidence ! (Parce que bien sûr pour la majorité des gens il y a des situations de désir et donc des situations de non désir, des situations d’attirance romantique et donc des situations de non attirance romantique, mais ça, c’est comme le calcul mental et l’éléphant invisible, c’est tellement évident que personne ne pense à le préciser…).

Le jour où j’ai compris que le désir existait, je ne pouvais plus arrêter d’en rire. J’étais passée à côté du plus gros truc de la société ! Le truc énorme, omniprésent, qu’on retrouve à outrance partout, y compris sur des lieux où on dit qu’il ne devrait pas y être (au collège, sur les lieux de travail, dans les chansons populaires…). Et j’avais vu seulement les gestes, les comportements souvent inexplicables pour moi, et rien du fonctionnement intérieur. Quelle découverte !

Et c’est pour ça que la représentation est importante. Et une vraie éducation sexuelle aussi, tant qu’à faire. Mais imaginez, de la représentation ! Voir des gens qui font d’autres choix, qui disent que ce n’est pas une priorité, qui disent non merci, qui disent pourquoi pas, qui disent oui une fois et non une autre, qui sont surpris… Ça épargnerait quelques personnes asexuelles et/ou aromantiques, et peut-être d’autres - davantage qu’on imagine. Ça ferait une sacrée différence. 

Parce que tout le monde n’a pas la connaissance et le respect de soi suffisants, surtout dès la puberté, pour aller contre ce que l’ensemble de la société montre constamment comme le cours unique et naturel des choses.