Nous personnes LGBTQIA+, quand nous nous découvrons différent·e·s, nous faisons en général l’exercice de repérer le ou les bons mots qui décrivent ce que nous ressentons, et à les utiliser pour nous identifier et pour nous expliquer face aux autres.
Pour les autres justement, cet attachement à notre identité semble alors forcé voire malsain. On nous reproche de nous y accrocher comme si nous avions peur de soudain passer de l’autre côté si nous la lâchions, on voudrait penser que notre identité ne tient qu’à un fil — à un mot.
Mais ce reproche reflète plus leur pensée que la nôtre. En réalité, on nous reproche de nous y accrocher car on souhaite nous voir passer du côté normé et l’on perçoit notre obstination sur cette identité comme la seule chose qui nous en empêcherait encore. Oui, on accepte peut-être de tolérer quelques instants notre remise en question du système et notre questionnement de nous-mêmes, mais on aimerait bien qu’après cette petite rébellion nous soyons prêt·e·s à arrêter de jouer et rentrer dans le droit chemin.
Il y a une confusion de cause et d’effet. Parce que dans un monde normatif être différent doit être revendiqué, on veut croire que derrière nos identités il n’y a que de la revendication creuse, une demande d’attention. Nous exigeons de pouvoir être nous-mêmes, et l’on croit à une performance pour être vus, au lieu de simplement respectés. Nous exigeons que la société regarde en elle-même ce qu’elle construit et en quoi elle peut être meilleure pour ceux qui y contribuent, en quoi de la diversité peut l’enrichir, et l’on ne veut pas remettre en question l’ordre établi, l’on préfère penser à une phase de provocation pure : la vision moderne de l’adolescence.
Mettre l’accent sur notre identité, sur ces mots différents, c’est prolonger le défi. La société normative est autoritaire, elle n’aime pas qu’on lui dise non trop souvent. Elle a très envie de croire que nous sommes juste en train de nous enfermer dans un caprice, dont nous n’arrivons plus à sortir.
Non !
En tout cas, ce n’est pas si simple.
1. Une identité, une réjouissance
Tout d’abord, c’est parce que nous avons passé beaucoup de temps à essayer de nous intégrer à l’autre côté, parfois des années à nous sentir mal, et que cette identité nous a libéré·e·s, que nous avons envie, besoin, de la célébrer, de la partager. Cette identité, c’est le contraire d’un enfermement pour la plupart d’entre nous.
Dans ce monde peu libre et peu respectueux, où toute déviation de la norme est observée, pointée du doigt, commentée, attaquée, un mot qui exprime notre expérience et notre ressenti, partagé avec d’autres comme nous, peut suffire à nous donner une voix, une exhortation à nous respecter nous-mêmes.
Nous reprocher alors de nous réjouir de cette libération, c’est nous préférer malheureux·ses dans la norme plutôt que différent·e·s mais heureux·ses. Est-ce que ça va nous faire changer d’avis ? Plus probablement, ça ne nous donnera simplement plus envie de fêter notre différence avec vous, et nous nous éloignerons émotionnellement.
2. Une identité, une description
Ensuite, halte au cynisme. Tout le monde sait qu’il n’y a pas de permanence de l’être. A quoi ça sert de dire à un adolescent que son premier amour ne durera probablement pas, à de nouveaux fiancés que la moitié des mariages finit par un divorce, à une jolie jeune femme qu’elle va vieillir et flétrir et ne sera plus ni jeune ni jolie à nos yeux ? A quoi ça sert de dire à un enfant qui aujourd’hui n’aime pas les épinards qu’il changera d’avis quand il sera grand, de dire à quelqu’une qui adore une série qu’elle la verra peut-être d’un autre oeil dans 10 ans ? A l’inverse, à combien de personnes hétérosexuelles on rappelle que la sexualité peut être fluide et changer dans le temps ?
Nous apprenons, nous nous formons, nous rebondissons dans la vie, et les choses changent autour de nous, et nous changeons aussi. Plus qu’on ne penserait, parfois. Pas autant qu’on aimerait, souvent.
Pourquoi et pour qui est-ce important de souligner qu’une identité peut changer ?
Si on veut nous pousser à changer d’avis, c’est la pire stratégie ! Allez dire à une autre personne que vous rigolerez bien quand elle changera d’avis sur (insérer ici quelque chose qui lui tient à coeur). C’est du dernier puéril, et heureusement pour elle, cette personne ne programmera (probablement) pas le reste de sa vie de façon à vous donner tort, mais est-ce qu’elle aura envie de partager avec vous les petites découvertes, questions, et nuances de sa situation ? Est-ce qu’il n’y a pas un petit risque que, braquée, elle s’empêche inconsciemment de les explorer ?
La rigidité de la norme, l’intolérance de ceux qui la défendent, sont souvent plus dommageables que les tentatives de rejeter le modèle dominant qui en découlent.
Ce n’est pas tant nous trouver une identité qui risque de nous radicaliser, que la pression de la société pour nous la faire renier.
3. Une identité, un mot
Enfin, et si on nous laissait accorder à nos identités toute l’importance qu’elles méritent — et pas plus ? Ce ne sont pas nos nouveaux avatars dans une révolution mondiale (quoique… d’autres se sentent tenté·e·s ?), ce ne sont pas des camps pour de futures guerres d’un nouveau genre (ha!), ce sont des mots qui décrivent notre expérience vécue. Ils sont importants pour ce qu’ils décrivent. Et ils sont plusieurs ! Si au fil du temps d’autres mots nous servent plus, nous avons le droit de les utiliser, ou même de les créer — les langues vivantes ont cet avantage.
Pourquoi les gens insistent pour utiliser aussi souvent le mot « voiture » ? Parce que c’est plus utile que de trouver constamment des paraphrases pour un véhicule personnel motorisé équipé de 4 roues et carrossé, etc. Nous ne nous accrochons pas aux mots, nous les utilisons pour faciliter notre appréhension des concepts et nos efforts de communication.
Bref. Ce sont des mots, et ils ne sont pas magiques mais ils sont utiles.
Et ils ne sont que le début de la conversation. N’y mettez pas fin trop vite en les refusant. Nous aimerions vous inviter à la suite.